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littérature russe - Page 12

  • Margolin en URSS / 2

    Seuls les travailleurs « stakhanovistes » sont bien nourris au Goulag, mais leurs efforts raccourcissent souvent leur survie. Les épuisés, les incapables, ne sont plus sélectionnés pour le travail d’équipe et sous-nourris, se retrouvent quasi rayés des humains. La limite de moins trente degrés sur les chantiers n’est pas respectée, les heures chômées sont reprises sur les jours de congé. Par chance, Margolin a réussi à conserver une couverture chaude dans laquelle il s’enveloppe par les nuits d’hiver. Remis à l’abattage, il apprend à reconnaître le « bouleau d’aviation » au tronc intact, droit, lisse, sans défaut, destiné aux pales d’avion, un « animal rare ».

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    Margolin et sa famille avant la guerre

    « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » disaient les socialistes. Ici, qui en juge ? Le Goulag. On oblige les malades à travailler jusqu’à l’épuisement total. « La viande humaine pourrissait, se décomposait, utilisée jusqu’au bout avant d’être enterrée et oubliée. » Et pendant ce temps, « en douce France ou en Amérique du Sud, des poètes prolétariens composaient des chants pleins d’émotion sur le pays des Soviets, et le monde entier répétait les paroles de la célèbre chanson : «  Je ne connais nul autre pays où l’homme respire si librement » ».

    Julius Margolin décrit la vie au camp, le comportement des hommes, ceux qui piétinent les autres, les indifférents, les amicaux. Il est affecté à la Brigade de Hardenberg qui construit une voie ferrée à huit kilomètres de là. Une bonne équipe et de bonnes rations. Puis c’est le retour en forêt – « jamais je ne pourrais la regarder avec les yeux d’un touriste ou d’un poète ». On le vole effrontément jusqu’au jour où il roue de coups le voleur, lui qui a horreur de la violence. Il ne reçoit pas de courrier de l’étranger, seulement les lettres de sa mère. Le prisonnier qui reçoit un colis doit le cacher, sinon il est pillé dans la première demi-heure.

     

    Le 22 juin 1941, l’URSS se retrouve en guerre contre l’Allemagne, le camp est évacué vers un plus petit. Pour traverser un lac, une trentaine de zeks occidentaux se retrouvent entourés de zeks russes qui les attaquent sans vergogne, leur prennent tout. Hurlant tous ensemble, ils obtiennent un local à part. Puis c’est la marche vers l’Est, une semaine pendant laquelle leurs bagages ont fondu, trente kilomètres par jour. Presque tous les détenus meurent après quelques années de camp, Margolin se demande si c’est plus ou moins atroce que le destin des Juifs belges et hollandais éliminés dès leur arrivée à Auschwitz... La traversée des villages russes révèle la misère des paysans qui vont jusqu’à mendier le pain des prisonniers.

     

    Margolin a « beaucoup de chance » : classé « tuberculeux », il reste dans la ville sanitaire de Krouglistsa, près d’Arkhangelsk, où on l’affecte à l’équipe des « affaiblis ». Une éclaircie surgit avec l’amnistie des Polonais fin juillet. On le transfère alors dans un pénitencier où il travaille comme porteur d’eau, faucheur, arracheur de pommes de terre. Comme tout le monde, il vole des légumes pour survivre. L’hiver 41-42 est le plus pénible de toute sa vie.

     

    D’autres Polonais ont été libérés, pas lui. Faim, désespoir, isolement, arbitraire, obligation du travail et normes impossibles à atteindre quand on est malade, furoncles, déception amère – « J’étais un demi-mort. » Admis à l’hôpital, il rédige « La théorie du mensonge » et en sort avec la volonté de vivre et de lutter. Ses jambes ne le portant plus, il devient potier, apprécie ce travail au chaud.


    Certaines rencontres sont inoubliables. Tchikavari, un doux, calme et digne Géorgien. Ivan Alexandre Kouznetsov, 59 ans en 1942 : ce professeur de langue et de littérature russes a refusé d’enseigner la physique, matière moins idéologique, d’où dix ans de condamnation. Il mourra de faim au printemps 1943, un des millions de morts des camps soviétiques. Un gamin de Berlin terrorisé par la vie au camp devient le fils spirituel du zek polonais. Il ne survivra pas.

     

    Quand Julius Margolin n’a même plus de chemise à se mettre, il décide d’écrire à Ilya Ehrenbourg lui-même. Le chef de section le convoque : pas question d’envoyer cette lettre, mais cela a fait impression et le zek reçoit une chemise, est un peu mieux traité. Quelques hommes s’adaptent à la vie des camps, mais tous les autres en souffrent. Dostoïevski est sorti traumatisé de quatre ans de bagne, se souvient-il, or il avait un domestique particulier, s’alimentait à ses frais, portait des bottes – un rêve pour un zek.

     

    La lecture du Voyage au pays des ze-ka est longue et éprouvante. Comme l’écrit Luba Jurgenson en postface, le lecteur devient, pour un temps, un témoin. Il suit pas à pas les effets terribles de la dystrophie alimentaire, première cause de mortalité des zeks. Un ordre de l’administration interdira finalement de la mentionner, on indiquera sur le rapport de décès la maladie finale qui en est la conséquence. « A partir de mai 1945, plus un homme ne mourut d’inanition dans les camps soviétiques. »


    En avril 1943, une syncope mène à nouveau Margolin à l’infirmerie dont il sort « invalide au deuxième degré », grâce au procès-verbal du Dr Maxik – « Dieu merci ! » Une deuxième déception s’ensuivra : il espérait être relâché, mais devra poursuivre sa peine, délivré cependant de l’obligation de travailler. Maxik, excellent chirurgien, est un homme bon, délicat, leurs conversations sont intarissables. Margolin se charge tout de même de petits travaux pour obtenir des suppléments de ration. Quand il est trop fatigué pour le faire, il se met à un deuxième ouvrage, « La doctrine de la haine ».

     

    Comme il y a trop d’invalides au camp, on les rebaptise « chroniques » pour les remettre au travail. A présent, Margolin détache les aiguilles de sapin dont on tire une infusion contre le scorbut. Un jour, il entend quelqu’un réciter en grec le début de l’Iliade : Nikolaï, un Ukrainien, professeur de langue et bibliophile, lui fera connaître les écrivains ukrainiens. En échange, il lui enseignera l’anglais. Ensemble, ils trient les pommes de terre dans une cave à quatre degrés. C’est le « paradis des carottes » qu’ils ont découvertes stockées dans le fond de la cave et dévorent en cachette pendant tout le mois de janvier 44.


    Il vaut toujours mieux travailler au camp, même pour les invalides chroniques, même sans nourriture supplémentaire. Cela donne droit aux rations de « scorbutique », deux cents grammes de rutabagas à l’huile. Margolin se trouve une nouvelle place au séchoir, dort le jour sous ses tuyaux, s’occupe de chauffer la nuit.

     

    Nouvel espoir en mai 44, son nom figure sur une liste de quatre Polonais destinés à l’armée patriotique chargée de libérer la Pologne avec les Russes. On le pèse : 45 kilos, inapte. Pire, en juillet arrive un ordre de transfert vers le Nord, pour les terribles mines de Vorkouta. Le voyage en train sous escorte est un nouveau cauchemar. Mais à Kotlas, ville de transit, il est sauvé par le Dr Spitznagel, qui l’avait déjà protégé trois ans auparavant. Comme il souffre d’hémorragies internes, on ne lui prédit que trois mois à vivre, comme son voisin. On pourrait les guérir tous les deux, mais il n’y a pas assez de nourriture. Son voisin mourra, lui survivra. Transféré au 5e Bâtiment, sanctuaire réservé aux cas graves, il se remplume – 51 kilos, son maximum au camp – et retrouve un statut d’invalide. Il y observe « comment les hommes meurent », la plupart humblement, sans bruit.


    Au printemps 45, Julius Margolin réapprend à marcher. Il n’ose penser à sa libération, qui devrait intervenir en principe au bout des cinq ans. Mais cela arrive bel et bien. Il n’est pas autorisé à rentrer en Pologne, pas encore pacifiée, mais décide sur le conseil de son ami médecin d’aller dans l’Altaï, où celui-ci connaît quelqu’un.  Le 21 juin, il sort du camp, « blanchi et brisé ».


    Dans une postface, l’auteur appelle le lecteur à la vigilance et à ne pas excuser les camps soviétiques « parce que Auschwitz, Majdanek et Treblinka furent pires ». Les usines de mort d’Hitler sont du passé, mais au 48e carré, à l’époque où il écrit ce livre – « pour la défense de millions d’hommes enterrés vivants » – des hommes périssent encore au 48e carré et ailleurs en URSS. (Ses trois manuscrits du camp ont été confisqués etjetés au feu.) « Désormais le comportement envers le problème des camps soviétiques devient la pierre de touche de mon évaluation de l’honnêteté de l’individu. Dans la même mesure que son comportement vis-à-vis de l’antisémitisme. » –  « Chaque crime commis dans le monde doit être appelé par son nom, à voix haute. »

  • Une haine adulte

    « Une haine adulte et mature n’a pas ce caractère de réaction immédiate : c’est une disposition durable. Elle ne s’épuise pas dans une explosion sauvage, elle ronge l’homme toute sa vie, influe sur tous ses actes. Elle se manifeste de mille façons, depuis l’hostilité ouverte jusqu’à la non-reconnaissance obstinée, se revêt de toutes les nuances de la fureur, de la colère, de l’animosité, de la malveillance, de l’agressivité, de la vengeance, de la perfidie et de l’envie, de la moquerie, du mensonge, de la calomnie, mais ne se réduit à aucun de ces sentiments. La haine n’a pas de coloration spécifique et, lorsqu’elle atteint son apogée, elle n’a plus besoin d’être « exprimée ». Un enfant manifeste sa haine en criant, en tapant des pieds, en mordant. Un sauvage, en massacrant, en fendant des crânes, en faisant couler le sang. Mais il existe une haine adulte qui peut s’exprimer par un sourire aimable et un salut poli. »

     

    Julius Margolin, Voyage au pays des ze-ka

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  • Margolin en URSS / 1

    Quand j’ai lu le nom de Julius Margolin pour la première fois, il m’était complètement inconnu. Mais j’ai su aussitôt que je lirais ce « témoignage irremplaçable » (A sauts et à gambades). Voyage au pays des ze-ka (traduit du russe par Nina Berberova et Minat Journot, édition révisée et complétée par Luba Jurgenson, Le Bruit du temps, 2010) est la première édition complète du récit de ce docteur en philosophie polonais, écrit en 1946-1947, après sa libération des camps soviétiques où il a survécu cinq ans, où il est passé de 80 à 45 kilos, et où il a échappé miraculeusement à la mort. Sa première publication chez Calmann-Lévy en 1949 s’intitulait La Condition inhumaine - treize ans avant Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne !

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    Julius Margolin vers 1930

    Né en 1900 dans une famille juive de Pinsk (« zone de résidence » de l’Empire russe, précise l’éditeur), Margolin « entend le yiddish et le polonais », mais est élevé dans la langue et la culture russes. Il étudie la philosophie à l’université de Berlin. En 1936, après un voyage en Palestine, sa femme et son fils s’y installent. Sioniste, il devient résident permanent de la Palestine et conserve la citoyenneté polonaise. Il se trouve chez sa mère à Pinsk quand on l’arrête, le 19 juin 1940, dans la ville envahie par l’armée Rouge.

    Pendant ses années de captivité, Julius Margolin s’est rappelé la « littérature touristique » d’écrivains qui avaient passé quelques semaines en URSS, comme Gide. Il s’est souvenu des transfuges qui ne voulaient pas rester en Pologne capitaliste, fascinés par la « patrie de tous les travailleurs », des anonymes disparus sans laisser de traces. « Le pays des Ze-Ka ne figure sur aucune carte soviétique et ne se trouve dans aucun atlas. C’est le seul pays au monde où il n’y a aucune discussion sur l’URSS, aucune illusion et aucune aberration. (…) Je ne suis pas allé en Russie par l’Intourist, et je n’ai pas traversé, par une nuit sans lune, la frontière de la Polésie. Je fus un touriste d’un troisième genre, très particulier. Je n’ai pas eu besoin d’aller en Russie, c’est elle qui est venue à moi. »

     

    Septembre 1939. Quand la guerre éclate, l’armée polonaise n’y est pas préparée, ni les deux cent cinquante mille Juifs de la ville de Lódz. Julius Margolin n’a qu’une idée en tête : retrouver le plus vite possible sa famille en Palestine. Fuyant les bombardements, il espère passer en Roumanie. Mais la confusion est totale. Beaucoup accueillent l’Armée rouge avec enthousiasme et les frontières sont fermées. Pas moyen d’obtenir un laissez-passer. Il prend le train pour Pinsk, y demande un visa, en vain.

     

    Il assiste alors à la rapide soviétisation de la société polonaise, qui fait bientôt l’unanimité contre elle : disparition des administrateurs polonais, déportation des propriétaires de terres agricoles, des marchands, des avocats, abolition des institutions culturelles, interdiction de l’hébreu, destruction des organismes politiques et sociaux, fin du zloty… Le travail devient obligatoire et de plus en plus mal payé, la médecine gratuite mais mauvaise. Les vraies réalités soviétiques sont révélées aux Polonais : pauvreté, contraintes, mensonge.

    « Quelqu’un nous ferma la bouche et parla en notre nom. Quelqu’un entra dans nos maisons et dans notre vie et, sans notre consentement, en devint le maître. »

     

    Margolin est dans une souricière. A Pinsk, on l’engage d’abord pour trier des livres dans la riche bibliothèque du séminaire transformé en hôpital de l’Armée rouge – « de ma vie, je n’ai jamais accompli un travail qui correspondait mieux à mes goûts ». Le soir, il rentre chez sa mère pour manger et pour dormir. Ensuite, il travaille comme traducteur. Ce sont ses derniers jours « normaux ». Le 19 juin 1940, un milicien vient l’arrêter, l’assurant que ni argent ni bagages ne sont nécessaires, juste un pardessus.

     

    « Jamais, de ma vie, je n’avais été en prison. Au moment de mon arrestation j’avais trente-neuf ans. J’étais un père de famille, un homme matériellement et moralement indépendant, habitué à l’estime de ceux qui m’entouraient, un citoyen tout à fait loyal. Je n’avais fait de mal à personne. Je n’avais pas violé la loi, et j’étais fermement convaincu de mon droit à la considération et à la protection des institutions de chaque Etat, sauf de celui de Hitler. En somme, j’étais un intellectuel assez naïf qui, après s’être battu pendant neuf mois dans la toile d’araignée soviétique, se sentait toujours, dans son esprit et dans son cœur, un citoyen de la superbe Europe, avec son Paris, son Athènes et les horizons d’azur de la Méditerranée. Le seuil de la maison de la rue Logiszynska une fois franchi, je cessai d’être un homme. Ce changement se produisit de but en blanc, comme si, brusquement, par un beau jour clair, j’étais tombé dans une fosse profonde. »

     

    Détenu dans une cave à pommes de terre du NKVD, Margolin commet l’erreur, lors de son interrogatoire, de discuter, de se défendre. Au lieu de prendre trois ans comme « fugitif », il en prend cinq. Ils se retrouvent à septante-cinq juifs dans une cellule de sept mètres sur cinq. Son père, le vieux Dr Margolin, frappera en vain à la porte de la prison pour protester. La déchéance physique est rapide : otite non soignée et perte d’audition, poux, douches trop rares, promiscuité. Après six semaines, on leur apporte des vêtements et du savon avec un colis de nourriture pour le voyage.

     

    Leur convoi comporte dix wagons de marchandises, septante personnes par wagon, comptées et recomptées de jour et de nuit, et passe la frontière russe. C’est comme descendre sous terre, « hors du monde des vivants », sur la route d’un autre monde. « Et nous savions que, lorsqu’elle finirait et que nous sortirions de ce cercueil, tout autour de nous serait autre, et nous-mêmes nous aurions changé. » L’idéal européen de l’homme libre et de la dignité humaine laisse la place, en Eurasie, à une « civilisation de masses ».

     

    Les juifs polonais apprennent qu’ils sont désormais des « prisonniers » destinés aux camps du canal Mer Blanche-Mer Baltique. Margolin devient un des mille ze-ka polonais du 48e carré, « un camp ordinaire en URSS » au nord du lac Onega. Chaque camp comporte dix à quinze carrés (divisions), ce qui porterait le nombre de ze-ka à dix millions dans toute l’Union soviétique, les chiffres exacts étant du ressort du GOULAG, la direction générale des camps. C’est le premier grand complexe industriel de l’histoire mondiale.

     

    Les ze-ka ne sont pas des travailleurs, ce sont des esclaves affectés à l’abattage du bois, des bêtes de somme. Les tâches sont en principe distribuées en fonction des forces, la nourriture aussi, selon la catégorie et le pourcentage de la norme réalisé. Parmi les compatriotes de Julius Margolin, une majorité d’intellectuels, beaucoup refusent d’abord ce travail de bûcheron hors de leurs compétences et sans matériel correct. Mais il vaut mieux ne pas discuter au camp, on risque de perdre son emploi et la nourriture correspondante.

     

    On leur envoie alors des criminels russes de droit commun pour former des brigades « mixtes » et les initier à leurs nouvelles tâches. Margolin abat des sapins à la hache.  Ses forces ne lui permettent pas de porter des lattes pesantes, il maigrit, tombe malade, on le vole pendant un évanouissement. Le réveil à l’infirmerie est luxueux : repos, lecture. Cinq jours après, il reçoit un emploi de traducteur auprès du juge d’instruction.

     

    Le philosophe polonais décrit minutieusement, jour après jour, le processus de la déshumanisation, résultat du travail épuisant et de la misère. Les ze-ka n’ont pas de vêtements corrects, leurs liens familiaux ont été brisés, les femmes sont poussées à se prostituer pour être mieux traitées. C’est l’univers de l’humiliation, où l’on est obligé de mentir continuellement pour éviter les ennuis.  (A suivre.)

  • Très étrange et beau

    « Mais la beauté extraordinaire du printemps à la campagne cette année réveillerait un mort. La nuit, un vent chaud agite les jeunes feuilles des arbres, il y a le clair de lune, les ombres, les rossignols plus bas, plus haut, plus loin, plus près, leurs chants à l’unisson ou syncopés, au loin des grenouilles, le silence, l’air embaumé et chaud – tout cela est inattendu, ne correspond pas à la saison, c’est très étrange et beau. Le matin, il y a de nouveau un jeu de lumière et d’ombres des grands bouleaux de l’allée, vêtus d’une épaisse ramure, projetées sur l’herbe déjà haute et vert sombre ; il y a les myosotis, les orties impénétrables, et toujours – c’est l’essentiel – l’agitation des bouleaux de l’allée, la même qu’il y a soixante ans quand j’ai remarqué pour la première fois cette beauté et que j’en suis tombé amoureux. »
    (Iasnaïa Poliana, le 3 mai 1897)

     

    Tolstoï, Lettres à sa femme

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  • Tolstoï à sa femme

    Léon Tolstoï et sa femme s’écrivaient presque chaque jour, lorsqu’ils étaient éloignés l’un de l’autre. Le point de vue de Sofia, l’épouse de Tolstoï, apparaît largement dans Ma vie, dont je vous ai longuement entretenus à la fin de l’année dernière. Aussi m’en tiendrai-je cette fois à des extraits. Bernard Kreise a rassemblé dans Tolstoï, Lettres à sa femme, parmi les 839 lettres qu’il lui a écrites, « celles qui permettent de mieux connaître cet homme de génie, avec l’ombre de sa femme en contrepoint » (quelques lettres de Sofia sont reprises dans les notes). A l’exception de la première, la fameuse lettre où il lui demande de l’épouser en septembre 1862, il s’agit de lettres rédigées par Tolstoï (1828-1910) après ses cinquante ans, après La Guerre et la Paix et Anna Karénine. Elles vont du 11 juin 1881 au 30-31 octobre 1910, quelques jours avant sa mort.

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    « Maintenant, je vois les choses autrement. Je continue à penser et à ressentir de la même façon, mais je me suis guéri de cette erreur qui me poussait à croire que les autres peuvent et doivent tout envisager de la même façon que moi. J’ai été très coupable vis-à-vis de toi, ma chérie, coupable de façon inconsciente, involontaire, tu le sais, mais coupable tout de même. » (Métairie sur la Motcha, le 2 août 1881)

     

    « Quand je suis seul, je me représente toujours avec plus de clarté, plus de vivacité, la mort à laquelle je pense en permanence, et quand je me suis représenté que j’allais mourir sans amour, cela m’a terrorisé. Ce n’est que dans l’amour qu’on peut vivre dans le bonheur et ne pas s’apercevoir que l’on meurt. » (Iasnaïa Poliana, le 1er février 1885)

     

    « Toutes les choses, ou du moins la plupart de celles qui t’angoissent, comme les études des enfants, leurs résultats, les questions d’argent, même de publication, tout cela me semble vain et superflu. (…) Ma présence à Moscou, dans la famille, est presque inutile : les conventions de la vie là-bas me paralysent, la vie là-bas me répugne, encore une fois en raison de mon point de vue sur la vie d’une manière générale, que je ne peux changer, et là-bas j’ai moins de possibilités de travailler. » (Iasnaïa Poliana, le 17 octobre 1885)

     

    « Vous m’attribuez tout cela, mais il y a une chose que vous oubliez : c’est vous qui êtes la cause, la cause involontaire et fortuite de mes souffrances.

    Des hommes vont à cheval et derrière eux se traîne un être battu jusqu’au sang, qui souffre et qui se meurt. Ils ont pitié de lui, ils veulent l’aider, mais ils ne veulent pas s’arrêter. Pourquoi ne pas essayer de s’arrêter ? » (Moscou, 15-18 décembre 1885)

     

    « Tu emploies de nouveau les mêmes mots : une tâche au-dessus de mes forces ; jamais il ne m’aide, c’est moi qui fais tout ; la vie n’attend pas. Autant de paroles que je connais, mais, surtout, qui n’ont aucun rapport avec ce que j’écris et ce que je dis. J’ai dit et je continue de dire une seule et même chose : il faut chercher à comprendre et déterminer ce qui est bien et ce qui est mal, de quel côté aller ; si tu ne cherches pas à comprendre, il ne faut pas s’étonner que tu souffres et que les autres souffrent également. » (Obolianovo, le 21 ou le 22 décembre 1885)

     

    « Personne ne me distrait ni ne me dérange. Un livre, une réussite, du thé, des lettres, des pensées sur les choses bonnes ou sérieuses, sur le grand voyage à venir pour aller là d’où personne ne revient. Et c’est bien. Seules tes lettres me rendent terriblement triste – aujourd’hui c’est Tania qui l’était –, sachant que tu es toujours mélancolique. » ((Iasnaïa Poliana, le 9 novembre 1892)

     

    « Ce qui est affreux, c’est que tous ces écrivailleurs, ces Potapenko, ces Tchekhov, ces Zola et ces Maupassant ne savent même pas où est le bien et où est le mal : la plupart du temps, le mal, ils le considèrent comme le bien et de cette façon, sous le couvert de l’art, ils régalent le public en le pervertissant. » (Iasnaïa Poliana, le 20 octobre 1893)

     

    « Tu me demandes si je t’aime toujours. Mes sentiments pour toi maintenant sont tels qu’ils ne sauraient aucunement se modifier, il me semble, car il y a en eux tout ce qui peut lier des êtres. Non, pas tout. Il manque une concorde extérieure dans les croyances – , je dis extérieure, car je pense que nos divergences ne sont qu’extérieures et je demeure convaincu qu’elles disparaîtront. Le passé, les enfants, la conscience de nos fautes, la pitié, une attirance irrésistible nous lient aussi. Bref, tout est lié et solidement noué. Et je suis content. » (Iasnaïa Poliana, le 13 novembre 1896)

     

    « J’écris cela en particulier parce que je voudrais te souhaiter, ma chère Sonia, de t’adonner à une activité dont tu saurais qu’il s’agit de la meilleure chose que tu puisses faire, et qu’en la faisant tu demeurerais sereine face à Dieu et face aux hommes. (…) Quelle activité ? Je l’ignore et je ne peux te l’indiquer, mais elle existe, elle est propre à toi et est importante, elle est digne, c’est une activité sur laquelle on peut faire reposer sa vie entière, et il en existe une pour chaque individu, et elle ne consiste en aucun cas pour toi à jouer du piano et à aller assister à des concerts. » (Iasnaïa Poliana, le 26 novembre 1897)

     

    « En ce qui concerne le fait que tu ne m’as pas suivi dans mon évolution spirituelle personnelle, je ne peux te le reprocher et je ne te le reproche pas, car la vie spirituelle de tout individu est le secret qu’il entretient avec Dieu, et les autres ne peuvent rien exiger de lui. Et si je l’ai exigé de ta part, je me suis trompé et j’en suis coupable. » (Iasnaïa Poliana, le 14 juillet 1910)

     

    « Mon départ te peinera. Je le regrette, mais comprends et crois bien que je n’ai pu agir autrement. Ma situation à la maison devient, est devenue insupportable. En dehors de tout le reste, je ne peux plus vivre dans les conditions de luxe dans lesquelles j’ai vécu, et je fais ce que font habituellement les vieillards de mon âge : ils abandonnent la vie mondaine pour vivre dans la solitude et le calme les derniers jours de leur existence. » (Iasnaïa Poliana, le 28 octobre 1910)